Décryptage : pourquoi le PSG et Manchester City ne jouent pas avec les mêmes règles financières

par Pierre Turbelin

Manchester City et le Paris Saint-Germain sont régulièrement comparés : deux clubs détenus par des investisseurs souverains du Golfe, deux montées en puissance rapides, deux sanctions passées de l’UEFA. Pourtant, du point de vue de la régulation financière, ils n’évoluent pas dans le même cadre et ne courent pas les mêmes risques.

D’un côté de la Manche, le gendarme financier vérifie qu’un propriétaire pourra payer. De l’autre, on s’inquiète de la rentabilité de l’investissement. Deux philosophies de contrôle, deux conceptions de ce qui menace une compétition. Jean-François Brocard, chercheur au CDES et maître de conférences en économie à l’Université de Limoges, décrypte cette divergence.

Deux clubs comparables, deux régimes de contrôle

Le PSG et Manchester City sont-ils réellement dans la même situation ?

Ils partagent le fait d’être détenus par des fonds souverains, provenant de pays du Golfe, qui ont investi massivement et développé des stratégies très coûteuses. En tant que clubs participants aux compétitions européennes, ils sont soumis aux mêmes règles instaurées par l’UEFA.

Mais ils sont par contre soumis à deux réglementations nationales distinctes, qui ont chacune leur spécificité.

Ce que la DNCG contrôle, et ce qu'elle ne contrôle pas

Quel est le périmètre exact du contrôle français ?

La DNCG exerce ses missions dans le cadre du pouvoir d’appréciation indépendant que le Code du sport lui a reconnu. L’instance doit s’assurer que les clubs participant aux compétitions de Ligue 1 et Ligue 2 sont en mesure de faire face à l’ensemble de leurs engagements sur la saison à venir.

Elle veille ainsi à ce que l’ensemble des clubs qu’elle contrôle développe un modèle pérenne, de sorte à éviter qu’ils ne soient en incapacité d’aller au terme de ladite saison, et afin de ne pas compromettre l’équité et l’intégrité des compétitions.

Pour ce faire, elle contrôle la solvabilité et la liquidité des clubs, en analysant leurs documents comptables et en s’assurant que les produits générés par l’activité du club soient suffisants pour faire face aux engagements, ou que le propriétaire offre les garanties suffisantes pour combler un éventuel déficit.

Depuis l’été 2026, la DNCG a également la possibilité d’évaluer la qualité des projets de reprise des clubs professionnels, ce qui élargit le spectre de son contrôle.

La DNCG n’exige pas que les clubs présentent des exploitations équilibrées et n’impose pas de plafonds de déficits.

En Angleterre, des déficits assumés et un régulateur indépendant

D'où vient la divergence entre les deux modèles ?

La Premier League est le championnat de football qui génère le plus de revenus au monde. Pour autant, l’activité des clubs y est très majoritairement déficitaire, et à des niveaux de déficits substantiels.

Ceci s’explique par la présence de propriétaires, de différentes natures, qui partagent la capacité et la volonté de prendre des risques importants, ce qui se matérialise notamment par ces déficits structurels. Dans ce contexte, l’Independent Football Regulator, instance créée en 2025 dans le cadre du Football Governance Act, supervise plus largement la gouvernance et la viabilité des clubs pour s’assurer de la pérennité du football anglais.

Quel risque chaque modèle cherche-t-il à écarter ?

L’Angleterre dispose aujourd’hui de propriétaires qui assument les déficits. Mais au regard du prix très élevé des clubs anglais, la question de la liquidité de ces clubs en tant qu’actif économique se pose, en particulier à moyen terme.

C’est la pérennité de la compétition qui est en jeu. Il s’agit donc de s’assurer que le dopage financier dont certains clubs bénéficient ne mette pas en danger la compétition à moyen ou long terme.

Le « dopage financier », ou pourquoi les ligues régulent

Que recouvre précisément cette notion ?

Ce qu’on appelle dopage financier correspond à la situation dans laquelle certains propriétaires injectent des sommes importantes dans leurs clubs, sans attendre de rentabilité directe et rapide. Les déficits structurels générés sont assumés, mais ces situations sont assimilées à du « dopage » pour deux raisons :

  • La performance de certaines équipes est améliorée par un « produit » auquel les autres n’ont pas accès, en l’occurrence des moyens financiers surdimensionnés investis à perte, ou en tout cas sans rentabilité directe rapide.
  • La domination sportive des équipes bénéficiant de ce « produit » crée une incitation pour l’ensemble des clubs à utiliser les mêmes stratégies, qui engendrent de lourds déficits structurels.

Or, certains propriétaires ne peuvent pas faire face à ces déficits structurels, et les clubs rencontrent des difficultés en termes de liquidité ou de solvabilité. Le dopage initial crée donc un équilibre économique dans lequel l’activité de l’ensemble des clubs génère des déficits structurels difficiles à assumer, ce qui interroge sur la pérennité du modèle et incite les ligues à réguler.

La France et le pari des clubs « locomotives »

Quels effets mesurables sur l'équilibre et la santé financière de la Ligue 1 ?

Le choix a effectivement été fait de favoriser les clubs les plus performants sportivement, ce qui s’est observé notamment au travers des critères utilisés pour distribuer les revenus centralisés par la ligue (les droits télévisés ou les fonds CVC, par exemple). L’idée sous-jacente est que ce sacrifice en termes d’équilibre compétitif serait compensé par de meilleurs résultats en compétitions européennes.

Il est aujourd’hui très difficile de mesurer les effets de cette mesure, toutes choses égales par ailleurs, puisqu’elle s’est accompagnée de la baisse substantielle du montant des droits télévisés, premier poste de produits des clubs.

Ce que révèle la procédure engagée en Angleterre

Une ligue peut-elle faire respecter ses règles face à l'un de ses membres les plus puissants ?

L’autorité indépendante chargée de veiller à la stabilité financière et à la bonne gouvernance du football anglais a pu mener une enquête de longue haleine, et les annonces de septembre 2026 semblent envoyer un signal fort : aucun club, quelle que soit son influence, n’est au-dessus des règles.

La teneur des sanctions qui seront prononcées sera le dernier révélateur de la capacité de la ligue à préserver l’équité entre les clubs et, plus largement, l’intégrité de la compétition.

« Aucun club, quelle que soit son influence, n'est au-dessus des règles. »

Quelles sanctions, et lesquelles dissuadent réellement ?

Le règlement disciplinaire de la Premier League prévoit des sanctions administratives, financières ou sportives. Dans le cas présent, il paraît assez probable que le nombre et la gravité des infractions soulevées génèrent un ensemble complet de sanctions :

  • des sanctions financières, qui permettraient de rétribuer le grand nombre de clubs ayant subi les conséquences des agissements du club mis en cause ;
  • des sanctions disciplinaires à l’encontre des membres de la direction impliqués dans ces pratiques ;
  • une sanction sportive proportionnée à la gravité des fautes.

L’exclusion de la Premier League est la sanction sportive ultime prévue dans le règlement : l’hypothèse est donc crédible, et plébiscitée par certains. Le collège de trois avocats qui prendra la décision devra déterminer si cette sanction apparaît proportionnée aux infractions commises.

« Coopétition » : l'idée à retenir

Il paraît important de signaler que le sport professionnel est un secteur d’activité singulier, dans lequel les clubs coproduisent un bien, en l’occurrence la compétition sportive, qui est vendu aux diffuseurs, aux fans et aux sponsors.

C’est en conciliant coopération économique et rivalité sportive, une dynamique qualifiée de « coopétition », que les clubs contribuent à créer de la valeur pour leur compétition.

Et c’est le rôle des ligues de faire respecter cette logique, en adoptant une vision de long terme et en contraignant les clubs dans leur volonté, parfois farouche, de dominer.

L’EXPERTISE DU CDES EN ECONOMIE DU SPORT
Depuis plus de trente ans, le Centre de Droit et d’Économie du Sport analyse les modèles économiques et les cadres réglementaires du sport professionnel, pour les fédérations, les ligues, les clubs et les collectivités territoriales.

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Jean-François Brocard est chercheur au Centre de Droit et d’Économie du Sport et maître de conférences en économie à la Faculté de droit et de sciences économiques de l’Université de Limoges. Ses travaux portent notamment sur la régulation économique du sport professionnel.

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